Immobilier d’exception, palaces mythiques, grands magasins et maisons de mode : depuis son retrait du pouvoir en 2013, Hamad bin Khalifa al-Thani avait consolidé autour de sa famille un portefeuille d’actifs parmi les plus convoités de l’industrie mondiale du luxe. Sa disparition, le 12 juillet à l’âge de 74 ans, ouvre désormais une question aussi discrète que stratégique : qui contrôlera demain ces actifs, et sous quelle forme ?
Depuis le début de la semaine, les grandes familles du Qatar et les dignitaires étrangers se succèdent au palais de Lusail, à Doha, pour présenter leurs condoléances à Tamim bin Hamad al-Thani. L’émir en exercice vient de perdre son père, Hamad bin Khalifa al-Thani, qui lui avait transmis le pouvoir en 2013 après près de dix-huit ans à la tête du pays. Le décès du « père émir », annoncé officiellement le 12 juillet par le Diwan de l’Émir, a donné lieu à quatre jours de deuil national.
Politiquement, la succession est sans véritable suspense : le Qatar est dirigé depuis treize ans par Tamim. Mais sur le terrain économique, la disparition de Hamad soulève une question autrement plus complexe. Car l’ancien souverain n’avait pas cessé d’investir après son abdication. Il avait, au contraire, constitué ou consolidé un patrimoine privé et familial qui s’étendait bien au-delà des frontières du Qatar.
Un empire construit après le pouvoir
Le paradoxe est remarquable. Alors que son fils s’installait durablement à la tête de l’État, Hamad s’éloignait progressivement de la scène politique pour se concentrer sur un autre terrain : celui des actifs prestigieux.
Son nom, directement ou indirectement associé à celui de plusieurs membres de la famille Al-Thani, apparaît ainsi derrière une constellation d’investissements dans l’immobilier haut de gamme et l’hospitalité de luxe. Le groupe hôtelier Maybourne, propriétaire notamment de Claridge’s, du Connaught et du Berkeley à Londres, est ultimement contrôlé par des membres de la famille régnante qatarie, parmi lesquels Hamad bin Khalifa al-Thani et l’ancien Premier ministre Hamad bin Jassim bin Jaber al-Thani.
Maybourne ne constitue toutefois qu’une partie de cette galaxie. La présence qatarie s’est également étendue aux grands magasins et à la mode. Harrods, à Londres, a été acquis en 2011 pour environ 1,5 milliard de livres sterling par des intérêts qataris. À Paris, Printemps est passé en 2013 sous contrôle de Divine Investments, une structure soutenue par le Qatar.
Dans la mode, la famille qatarie s’est également illustrée par l’intermédiaire de Mayhoola for Investments, associée notamment à Valentino et Balmain. La stratégie dépassait ainsi largement la logique d’un simple investissement financier : elle dessinait progressivement un écosystème allant de l’immeuble à l’hôtel, du palace au grand magasin et du retail à la création de mode.
La difficulté : distinguer la fortune personnelle de celle de l’État
C’est précisément là que se situe l’un des principaux enjeux de la succession.
Tout ce qui porte une empreinte qatarie n’appartient pas nécessairement à Hamad bin Khalifa al-Thani à titre personnel. Une distinction essentielle doit être faite entre les actifs de l’État du Qatar, ceux de la Qatar Investment Authority (QIA), ceux détenus par différentes branches de la famille Al-Thani et ceux relevant du patrimoine privé de l’ancien émir.
La QIA, créée en 2005 sous le règne de Hamad, est le fonds souverain du Qatar. Sa mission consiste à investir les excédents issus notamment des hydrocarbures afin de diversifier l’économie nationale. Elle détient ou a détenu des participations considérables dans l’immobilier, les infrastructures et de nombreuses entreprises internationales.
Il serait donc trompeur de considérer l’ensemble des investissements qataris dans le luxe comme faisant partie de la succession personnelle de Hamad. C’est précisément cette opacité entre fortune souveraine, holdings familiales et patrimoine privé qui rend la question particulièrement difficile à trancher.
Qui sont les héritiers ?
Hamad bin Khalifa al-Thani laisse derrière lui trois épouses et 24 enfants, selon les biographies publiées après son décès. Parmi eux figure naturellement Tamim, l’actuel émir, mais également plusieurs autres fils et filles occupant des positions importantes dans la vie économique, culturelle ou institutionnelle du Qatar.
La succession ne signifie toutefois pas nécessairement que les actifs seront répartis physiquement entre chacun des héritiers. Les fortunes de cette dimension sont généralement organisées au moyen de sociétés, de holdings et de structures de détention qui peuvent permettre de préserver le contrôle d’un actif au sein d’une même entité.
Le droit qatari prévoit par ailleurs un cadre successoral fondé sur des principes de droit islamique. La loi sur la famille précise que la succession comprend les biens, avantages et droits financiers du défunt et fixe un ordre entre frais funéraires, dettes, exécution du testament et distribution aux héritiers. Elle prévoit également des parts successorales déterminées pour les épouses et les descendants.
Mais pour un patrimoine international, la situation est naturellement plus sophistiquée : les actifs immobiliers, les sociétés et les participations situés au Royaume-Uni, en France, aux États-Unis ou dans d’autres juridictions peuvent être soumis à des règles différentes selon leur structure de détention et les documents successoraux existants.
Une nouvelle génération face à un portefeuille hors norme
Au-delà de la question juridique, l’enjeu est stratégique. Car l’empire construit autour de la famille Al-Thani est devenu un acteur à part entière du luxe mondial. Maybourne, par exemple, poursuit une politique d’expansion ambitieuse. Le groupe envisageait encore récemment de passer de six hôtels à une quinzaine ou une vingtaine d’établissements à l’horizon 2035, avec notamment un projet à Paris, à Saint-Germain-des-Prés, ainsi que des développements à New York, Miami et Dubaï.
Le groupe est donc bien davantage qu’un portefeuille de palaces historiques. Il cherche à devenir une véritable marque internationale de l’hospitalité ultra-luxe.
Cette stratégie pose une question centrale : les héritiers de Hamad souhaiteront-ils poursuivre cette logique d’expansion, ou privilégieront-ils une consolidation, voire une rationalisation du patrimoine ?
Le marché observe déjà avec attention les mouvements de la famille. Le portefeuille qatarien dans l’hôtellerie fait notamment l’objet de plusieurs contentieux, dont le long conflit opposant les intérêts liés à Maybourne au promoteur irlandais Patrick McKillen. Claridge’s, le Connaught et le Berkeley constituent l’un des joyaux de cette galaxie, dont la valorisation globale se chiffre en milliards de livres.
Le luxe comme instrument d’influence
L’histoire de Hamad permet aussi de comprendre pourquoi ces actifs sont si importants.
Lorsqu’il prend le pouvoir en 1995, le Qatar est encore un petit État du Golfe relativement peu visible sur la scène internationale. L’exploitation massive du gaz naturel transforme progressivement ses capacités financières. Hamad fait alors le choix d’utiliser cette richesse pour construire une influence internationale qui ne repose pas uniquement sur l’énergie.
La création de la QIA, le développement d’Al Jazeera, les investissements dans l’éducation et la culture, puis les acquisitions d’actifs emblématiques à Londres et ailleurs participent de cette même stratégie : faire du Qatar une puissance dont le poids dépasse très largement sa taille géographique.
Le luxe s’inscrit parfaitement dans cette logique. Posséder un palace historique à Londres, un grand magasin à Paris ou une maison de couture italienne ne produit pas seulement un rendement financier. Cela donne aussi accès à des réseaux, à des marques, à des lieux et à une forme de capital culturel.
C’est précisément ce qui rend la succession actuelle particulièrement intéressante pour l’industrie du luxe.
Le véritable héritage sera peut-être moins visible
Il est encore trop tôt pour affirmer quels actifs reviendront à quels membres de la famille. Aucun élément public suffisamment précis ne permet aujourd’hui d’établir une cartographie définitive de la succession personnelle de Hamad bin Khalifa al-Thani. L’enquête publiée par Glitz souligne elle-même que l’identité des futurs détenteurs de ces actifs n’est pas clairement établie.
Une chose, en revanche, semble certaine : la disparition de Hamad ne marque pas la fin de l’influence qatarie dans le luxe.
Elle ouvre plutôt un nouveau chapitre.
Celui d’une génération qui doit désormais gérer un patrimoine constitué pendant plusieurs décennies, dans lequel se mêlent immobilier, hôtellerie, distribution, mode et culture. Un patrimoine dont la valeur ne se mesure pas uniquement en milliards, mais aussi en pouvoir de prescription et en influence.
Le « père émir » avait quitté le pouvoir en 2013. Treize ans plus tard, il disparaît en laissant derrière lui une autre forme de pouvoir : un réseau d’actifs et de participations qui place la famille Al-Thani au cœur de l’économie mondiale du luxe.
Reste maintenant à savoir qui, au sein de cette immense famille, en prendra véritablement les commandes.
Sources : https://www.ft.com
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