Venise n’a jamais vraiment besoin de prétexte pour attirer les regards. Mais, à la fin de l’été, la Sérénissime s’offre une lumière particulière : celle du cinéma, des tapis rouges et des premières mondiales. Depuis le Lido, la Mostra de Venise transforme la lagune en capitale internationale du septième art, tandis que, quelques kilomètres plus loin, les ruelles, les campi et les petits bacari continuent de faire vivre une autre tradition, plus intime et profondément vénitienne.
Cette année encore, la ville conjugue ainsi deux visages : celui d’un grand rendez-vous culturel international et celui d’une Venise quotidienne, gourmande, populaire et parfois discrète.
Cinéma : le grand retour de Nanni Moretti à la Mostra
Le plus ancien festival de cinéma du monde, et l’un des plus prestigieux, a ouvert ses portes en milieu de semaine. Cette année, 21 films sont en lice pour le Lion d’or, dont cinq Italiens : une présence transalpine particulièrement remarquée, qui constitue l’une des meilleures cuvées italiennes depuis plusieurs années.
Samedi soir, l’événement était toutefois ailleurs. Venise retrouvait l’un de ses enfants terribles : Nanni Moretti, 73 ans, de retour en compétition à la Mostra pour la première fois depuis près de quarante ans.
Figure majeure du cinéma italien, réalisateur de films aussi personnels que politiques, Moretti entretient depuis toujours une relation singulière avec la critique et le public. Son retour vénitien était donc forcément très attendu.
Avec Succederà Questa Notte, le cinéaste poursuit son exploration des relations humaines et de l’intimité, dans une nouvelle adaptation de l’écrivain israélien Eshkol Nevo, après Tre Piani, présenté en 2021.
Mais l’accueil est plus nuancé. Depuis le début du festival, les Rolling Stones ont déjà fait deux apparitions musicales dans les bandes originales. Dans Wild Horse Nine de Martin McDonagh, situé en 1973, Out of Time, datant de 1966, accompagne une scène dans une voiture qui passe, comme un écho ironique au personnage de l’espion dépassé par son époque. Dans Succederà Questa Notte, She’s a Rainbow est utilisé de manière beaucoup plus directe pour accompagner la joie amoureuse.
Un choix musical efficace, mais peut-être un peu trop évident. Après Tre Piani, cette nouvelle adaptation d’Eshkol Nevo laisse ainsi une impression plus mitigée. Le film possède les qualités habituelles de Moretti — son regard sur les sentiments, les contradictions humaines et les petites fragilités du quotidien — mais semble parfois manquer de l’étincelle et de la liberté qui ont fait la singularité de son cinéma.
Le retour était historique. Le film, lui, divise.
Venise côté bacaro : l’autre spectacle commence à la tombée du jour
Quitter le Lido et revenir vers les quartiers de Venise permet de découvrir une autre scène, beaucoup moins médiatisée mais tout aussi essentielle à l’identité de la ville : celle des bacari.
Ces petits bars vénitiens sont l’endroit idéal pour faire une pause autour d’un ombra — le petit verre de vin traditionnel — et de quelques cicchetti, ces bouchées qui constituent l’une des expressions les plus conviviales de la cuisine locale. À Venise, on ne vient pas forcément s’installer pendant deux heures à table. On passe, on commande quelques bouchées, on discute avec le voisin, on repart, puis on s’arrête quelques rues plus loin. Le bacaro est autant une adresse gastronomique qu’un morceau de vie locale.
Cantina Do Mori, la mémoire de Venise
Fondée en 1462, la Cantina Do Mori revendique le titre de plus ancien bacaro de Venise. Mais derrière son histoire, l’établissement reste étonnamment vivant.
On y vient pour les cicchetti, dont la variété et la qualité peuvent rivaliser avec les meilleurs pintxos de San Sebastián. Le matin, l’adresse prend une autre dimension : celle d’un café de quartier où l’on croise les habitués, loin de l’agitation des grands axes touristiques. C’est peut-être là que se trouve le véritable charme de Venise : dans ces lieux qui appartiennent encore aux Vénitiens avant d’appartenir aux visiteurs.
All’Arco, le goût du local
À quelques pas du marché du Rialto, All’Arco est une autre institution pour les amateurs de cicchetti.
On y vient notamment pour la baccalà mantecato, cette émulsion crémeuse de stockfisch et d’huile d’olive devenue l’un des classiques de la cuisine vénitienne. Les sarde in saor, sardines frites puis marinées avec des oignons, des raisins secs et des pignons de pin, rappellent quant à elles les influences multiples qui ont façonné la cuisine de la lagune. Et puis il y a les canoce, ces cigales de mer servies simplement à la vapeur.
Ici, pas besoin d’artifice : le produit et les recettes locales sont au premier plan.
Bacareto da Lele, minuscule mais incontournable
Plus modeste encore, Bacareto da Lele est une véritable institution de poche.
L’espace est minuscule, les places assises quasi inexistantes et il faut parfois patienter debout avec son verre à la main. Mais personne ne semble vraiment s’en plaindre. C’est justement cette simplicité qui fait son charme. Un verre, quelques cicchetti, une conversation sur le trottoir et, autour de soi, le mouvement permanent de Venise.
Une ville à déguster autant qu’à visiter
Venise se découvre évidemment par ses monuments : Saint-Marc, le Palais des Doges, le Grand Canal, les églises et les palais qui semblent flotter sur l’eau. Mais la ville se comprend autrement lorsqu’on s’éloigne des itinéraires les plus évidents.
Un matin au marché du Rialto. Un café pris debout. Quelques cicchetti à l’heure de l’aperitivo. Une traversée en vaporetto sans destination précise. Une promenade dans Cannaregio ou Castello lorsque les groupes de visiteurs se font plus rares. La Mostra rappelle chaque année que Venise est une ville de spectacle. Pourtant, son véritable spectacle se joue souvent ailleurs : dans un comptoir de bacaro, sur une place de quartier, dans le bruit des conversations ou dans le reflet des façades sur l’eau.
Venise, ville de cinéma
Il existe finalement un lien naturel entre le cinéma et Venise. La ville possède déjà tous les ingrédients d’un décor : la lumière changeante, les silhouettes qui disparaissent au détour d’une ruelle, les palais, les ponts, les canaux et cette impression permanente que le réel pourrait basculer dans la fiction. Pendant la Mostra, cette dimension devient particulièrement visible. Les stars arrivent en bateau, les photographes se massent sur le Lido et les films du monde entier viennent chercher leur moment de gloire face à la lagune.
Mais lorsque les projecteurs s’éteignent, Venise reprend son rythme. Un dernier verre dans un bacaro, quelques cicchetti avalés debout, le clapotis de l’eau contre les quais : le film continue, simplement sans caméra. Et c’est peut-être cela, le véritable luxe vénitien : prendre le temps de regarder.
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