Un document vieux de près de vingt-cinq ans vient de faire ressurgir une page particulièrement sensible de l’histoire de LVMH et d’Hermès. Selon des pièces judiciaires examinées par Reuters, LVMH avait signé en 2002 un accord prévoyant l’acquisition de millions d’actions Hermès détenues par Nicolas Puech et d’autres membres de sa famille. Une révélation qui entre en résonance avecla procédure engagée aujourd’hui par l’héritier, qui affirme avoir été privé de sa participation dans la maison de la rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Il existe, dans l’histoire du luxe français, des rivalités qui dépassent largement les frontières de la mode.
L’affrontement entre LVMH et Hermès appartient à cette catégorie.
Derrière les vitrines impeccables, les sacs Birkin et Kelly, les campagnes internationales et les défilés se joue depuis plus de deux décennies une bataille d’actionnaires, de contrôle et de stratégie industrielle. Une bataille dont un nouvel épisode vient de s’ouvriravec la révélation d’un accord signé en 2002 entre LVMH et le gestionnaire de fortune d’un héritierHermès.
Selon une enquête publiée le 17 septembre 2026 par Reuters, des documents judiciaires montrent que LVMH avait conclu cette année-là un accord portant sur l’achat de millions d’actions Hermès appartenant à Nicolas Puech ainsi qu’à d’autres héritiers de sa branche familiale.
Cette information prend une dimension particulièreaujourd’hui : Nicolas Puech affirme que saparticipation de 6 % dans Hermès a disparu et réclame réparation dans une procédure judiciaire française.
LVMH, de son côté, conteste avoir cherché à acquérir cette participation contre la volonté de l’héritier.
Une fortune Hermès au cœur d’une énigme judiciaire
Nicolas Puech est l’un des descendants de la famillefondatrice d’Hermès. Sa participation historique dans le capital de la maison représentait environ 6 % du groupe.
À la valorisation actuelle de l’action Hermès, cette participation représente plusieurs milliards d’euros. Reuters l’évalue à environ 10 milliards de dollars.
Selon les éléments rapportés par l’agence, Nicolas Puech affirme ne s’être aperçu de la disparition de ses titres qu’en 2022, après avoir mis fin à sa relation avec son gestionnaire de fortune, Éric Freymond.
L’affaire est désormais double : une procédure civile oppose notamment Puech à LVMH et à plusieurs entités liées à son ancien gestionnaire, tandis qu’uneenquête pénale française cherche parallèlement àdéterminer ce qui est arrivé aux actions.
Nicolas Puech réclame 14 milliards d’euros au titre dupréjudice allégué.
À ce stade, la question essentielle reste cependant sans réponse définitive : où sont passées les actions Hermès de Nicolas Puech, et qui les a finalement détenues ou cédées ?
Le document du 12 novembre 2002
C’est ici que l’affaire prend une nouvelle dimension.
D’après les documents consultés par Reuters, Pierre Godé, alors proche conseiller de Bernard Arnault, et Éric Freymond ont signé le 12 novembre 2002 un accord prévoyant l’acquisition par LVMH de millions d’actions Hermès appartenant à Nicolas Puech et àd’autres héritiers.
Le calendrier envisagé était lui-même révélateur du contexte de l’époque : les acquisitions devaient commencer après le départ de Jean-Louis Dumas, figure historique de la maison Hermès, qui quittera finalement ses fonctions en 2006.
LVMH affirme aujourd’hui que cet accord n’a jamais été exécuté.
Dans un document judiciaire suisse datant de 2017, le groupe expliquait également que le projet avait été placé en attente, notamment parce que Pierre Godén’avait pas pu vérifier qu’Éric Freymond disposait effectivement de l’autorité nécessaire pour agir aunom de Nicolas Puech.
LVMH a par ailleurs déclaré ne jamais avoir demandé à Freymond d’exécuter l’accord et indiqué que le document avait été détruit en 2010.
Cette chronologie constitue aujourd’hui l’un des points sensibles du dossier.
LVMH et Éric Freymond : une relation financière considérable
Les documents judiciaires font également apparaîtrel’importance des relations entre LVMH et Éric Freymond.
Selon Reuters, LVMH et la holding familiale liée à Bernard Arnault auraient versé au moins 20 millions de dollars à la société de gestion de Freymond entre 2001 et 2009, sous forme de commissions, frais degestion et honoraires de conseil.
Ces paiements sont intervenus pendant la période aucours de laquelle LVMH construisait progressivementsa participation dans Hermès.
LVMH a expliqué devant la justice suisse que cesversements avaient notamment pour objectif depréserver sa relation avec Freymond et de s’assurer qu’il ne facilite pas la vente d’actions Hermès à des groupes concurrents.
Une autre procédure, engagée en Suisse par Freymond en 2016, portait précisément sur sarémunération pour les services rendus à LVMH dans lecadre de l’acquisition de titres Hermès.
L’affaire s’est terminée par une transaction en 2019, LVMH acceptant de verser 10 millions d’euros à Éric Freymond.
Quand LVMH s’intéressait déjà à Hermès
Pour comprendre l’enjeu, il faut revenir au début des années 2000.
LVMH avait commencé à construire discrètement une position dans le capital de son concurrent. D’après les éléments judiciaires rapportés par Reuters, le groupe avait atteint 4,9 % du capital d’Hermès en 2002 avec l’aide d’Éric Freymond.
Quelques années plus tard, cette stratégie allait prendre une ampleur spectaculaire.
En 2010, LVMH révélait détenir une participation de 17 % dans Hermès, déclenchant une véritable onde de choc dans l’industrie du luxe.
La participation atteindra finalement 23 % du capitalavant qu’un accord de séparation ne mette fin àl’affrontement en 2014. LVMH s’engage alors à céder progressivement sa participation.
L’épisode reste l’un des grands chapitres de l’histoire récente du luxe français : d’un côté, le modèle de consolidation et de diversification de LVMH ; de l’autre, l’indépendance jalousement préservée d’Hermès et de sa famille.
Le « rideau » derrière les acquisitions
Les documents judiciaires apportent également unéclairage sur la manière dont certaines acquisitions auraient pu être structurées.
Selon le témoignage d’Alexandre Montavon, avocatsuisse ayant conseillé LVMH sur l’accord de 2002, Éric Freymond aurait proposé d’utiliser les comptes de Nicolas Puech comme intermédiaire pour certaines opérations portant sur des actions détenues par d’autres membres de la famille.
L’objectif allégué était de ne pas révéler immédiatement que LVMH était l’acquéreur final.
Cette stratégie aurait été motivée par la possibilité quecertains actionnaires familiaux refusent de vendreleurs titres à un concurrent direct d’Hermès.
Il s’agit toutefois d’éléments issus de témoignages et de documents judiciaires au cœur d’une procéduretoujours en cours. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une conclusion judiciaire définitive sur le sort des titres de Nicolas Puech.
Ce que LVMH conteste
Dans ses conclusions déposées en juin, LVMH affirme qu’il n’a jamais envisagé d’acquérir la participation de Nicolas Puech contre son gré ou sans paiement.
Le groupe soutient également qu’une acquisitiondirecte des titres de Puech aurait été contraire à la stratégie qu’il envisageait alors : convaincre l’héritierde rejoindre un bloc familial susceptible d’exercer une influence sur la gouvernance d’Hermès.
Sans ses actions, une telle stratégie aurait évidemment perdu son intérêt.
C’est précisément sur ce point que les documents relatifs à l’accord de 2002 créent une nouvelle zone de questionnement : comment concilier la stratégie décrite aujourd’hui par LVMH avec l’existence d’un document prévoyant l’achat de millions d’actions détenues par Nicolas Puech ?
LVMH affirme que l’accord n’a jamais été exécuté.
Le groupe n’a pas souhaité commenter auprès de Reuters l’accord lui-même ni les paiements effectués à Éric Freymond. Hermès et Nicolas Puech n’ont également pas souhaité commenter l’enquête de Reuters, Puech invoquant notamment l’instruction pénale en cours.
Une affaire qui dépasse le duel LVMH-Hermès
L’affaire ne concerne plus uniquement deux géants du luxe.
Elle met désormais en lumière tout un réseau derelations entre héritiers, gestionnaires de fortune, avocats et grands groupes industriels, au moment où le capital d’Hermès faisait l’objet d’une bataille stratégique exceptionnelle.
Plus d’une centaine d’héritiers issus de différentes branches de la famille Hermès détiennent des participations dans le groupe fondé en 1837. Ladispersion historique du capital familial constitue l’une des particularités majeures du modèle Hermès.
Éric Freymond, au centre de nombreuses questions soulevées par la procédure, est décédé en Suisse en juillet 2025 après avoir été percuté par un train. Les autorités bernoises ont conclu à un suicide. Avant sa mort, Freymond avait nié toute malversation. L’enquête française se poursuit donc sans pouvoir recueillir son témoignage supplémentaire.
Le luxe français face à son propre passé
Il y a quelque chose de presque romanesque danscette histoire : deux maisons emblématiques, deux visions du pouvoir et une poignée d’actions dont la valeur se chiffre aujourd’hui en milliards.
Mais derrière le glamour des grandes maisons se trouve une réalité beaucoup plus froide : dans le luxecoté, quelques points de capital peuvent déterminer le contrôle, la gouvernance et l’avenir d’une entreprise familiale.
LVMH a finalement quitté le capital d’Hermès après avoir détenu jusqu’à 23 % du groupe.
Hermès, lui, a conservé son indépendance et demeure l’un des exemples les plus singuliers d’une maison de luxe contrôlée par sa famille fondatrice.
Quant aux actions de Nicolas Puech, leur parcours exact reste au cœur de la procédure.
C’est précisément ce qui donne à l’accord de 2002 une portée particulière. Il ne constitue pas, à lui seul, la preuve que les actions personnelles de Nicolas Puech ont finalement été acquises par LVMH. Mais son existence documentée apporte un nouvel élément à une histoire dont plusieurs chapitres restent encore à écrire. Et dans l’univers feutré du luxe français, certaines questions valent plusieurs milliards.
Source
Reuters, 17 septembre 2026 — “LVMH signed asecret 2002 pact to buy Hermès heir’s shares. Now hesays his fortune is missing”. L’enquête de Reuterss’appuie notamment sur des documents judiciairesfrançais et suisses ainsi que sur des témoignages examinés dans le cadre des procédures en cours.
Lire l’enquête originale de Reuters
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