À Londres, la 13ᵉ édition d’AFSIC – Investing in Africa réunit investisseurs, entrepreneurs et décideurs autour de plus de 10 milliards de dollars d’opportunités. Finance, infrastructures, énergie, technologie, agriculture : les grands moteurs de la croissance africaine sont au rendez-vous. Une industrie demeure pourtant en marge de cette conversation : la culture. Et si l’enjeu n’était plus de convaincre les investisseurs de sa valeur, mais de lui donner enfin les instruments pour la mesurer ?
À Londres, les grands capitaux se donnent rendez-vous pour parler de l’avenir africain.
La 13ᵉ édition d’AFSIC – Investing in Africa réunit cette année plus de 1 200 délégués et plus de 200 investisseurs autour d’un portefeuille d’opportunités dépassant les 10 milliards de dollars.
Le décor est celui des grandes transformations du continent : services financiers, infrastructures, énergie, technologie, agriculture, développement durable.
Une cartographie presque complète de l’économie africaine contemporaine.
Presque.
Car un secteur, pourtant intimement lié à l’identité, à l’attractivité et au rayonnement international du continent, demeure absent de la conversation : la culture.
Une absence qui interroge
La culture n’est pas simplement reléguée au bas d’un programme déjà chargé. Elle n’apparaît pas. Pas de cinéma, pas de mode, pas de design, pas d’industries créatives, pas de patrimoine, pas de musique, pas d’édition, pas d’art contemporain.
Or ces secteurs participent déjà à la projection internationale de nombreuses métropoles africaines et contribuent à façonner une nouvelle image du continent, notamment auprès des jeunes générations et des diasporas.
Pourquoi, alors, restent-ils si éloignés des grands rendez-vous consacrés à l’investissement ?
La réponse la plus immédiate consiste à invoquer la perception des investisseurs : la culture serait trop subjective, trop difficile à comprendre, trop dépendante des goûts et des tendances pour entrer dans les grilles traditionnelles du capital privé.
Cette explication existe.
Mais elle devient progressivement insuffisante.
Les capitaux privés regardent déjà l’Afrique autrement
Les chiffres de l’investissement racontent une histoire différente. En 2025, l’Afrique aurait enregistré 530 opérations de capital privé, pour un montant total de 5,1 milliards de dollars, soit une progression de 8 % en volume.
Dans le même temps, le volume mondial du capital privé reculait de 7 %. Le continent aurait également enregistré 81 sorties, en hausse de 27 %, représentant le deuxième niveau le plus élevé jamais observé.
Ces données racontent quelque chose d’essentiel : le capital privé ne tourne pas le dos à l’Afrique. Il y cherche au contraire des marchés, des entreprises, des infrastructures, des technologies et des modèles capables de produire une croissance durable.
La question devient alors plus intéressante. Si les investisseurs acceptent d’examiner des secteurs nouveaux, pourquoi la culture demeure-t-elle si rarement présentée comme une véritable classe d’actifs ?
Ce que les investisseurs savent mesurer
Le capital possède ses propres codes. Une infrastructure se valorise à partir de ses revenus, de ses flux, de ses coûts et de sa durée d’exploitation.
Une entreprise technologique peut être évaluée à partir de son chiffre d’affaires, de ses utilisateurs, de ses marges ou de ses perspectives de croissance.
Une banque possède des indicateurs immédiatement lisibles. La culture fonctionne autrement.
La valeur d’un catalogue musical peut croître avec le temps. Une œuvre d’art peut changer de valeur selon la reconnaissance de son artiste. Une marque de mode peut transformer une identité culturelle en actif mondial. Un film peut devenir un catalogue exploitable pendant plusieurs décennies.
La difficulté n’est donc pas nécessairement l’absence de valeur.
C’est la difficulté à traduire cette valeur dans le langage du capital.
L’économie culturelle africaine existe déjà
Pourtant, les industries culturelles et créatives africaines ne partent pas d’une page blanche.
Musique, cinéma, audiovisuel, mode, artisanat d’art, design, édition, photographie ou art contemporain connaissent un développement important dans plusieurs régions du continent.
Certaines marques culturelles africaines ont déjà acquis une visibilité internationale.
Des artistes remplissent les plus grandes salles du monde. Des créateurs africains participent aux grandes semaines de la mode. Des cinéastes s’imposent dans les festivals internationaux. Des galeries et foires contribuent à faire émerger de nouvelles scènes artistiques.
Le phénomène est particulièrement visible auprès des diasporas, qui constituent un marché international naturel pour de nombreux projets culturels.
Mais cette visibilité ne se traduit pas encore systématiquement en instruments d’investissement structurés.
De l’artiste à l’actif
C’est ici que se trouve peut-être le véritable changement de paradigme.
Pour entrer dans les discussions d’investissement, la culture doit pouvoir être présentée autrement que comme un secteur subventionné ou philanthropique.
Elle peut aussi être un actif.
Un catalogue musical possède des droits.
Une maison de production possède une propriété intellectuelle.
Une marque de mode possède un capital immatériel.
Un musée possède une collection et une capacité d’attraction.
Une plateforme culturelle possède des audiences.
Un festival peut devenir un moteur touristique.
Un quartier créatif peut participer à la transformation économique d’une ville.
La culture n’est donc pas l’opposé de l’économie.
Elle produit de la valeur sous des formes que les modèles financiers traditionnels ont encore du mal à intégrer.
Le véritable enjeu : devenir lisible
C’est peut-être ici que se trouve le principal défi pour les acteurs culturels africains.
Il ne suffit plus de demander aux investisseurs de regarder la culture autrement.
Il faut aussi lui donner les moyens d’être regardée.
Cela implique de mieux documenter les marchés, de professionnaliser les structures, de mesurer les audiences, de formaliser les droits, de sécuriser la propriété intellectuelle et de produire des données comparables.
Autrement dit : faire entrer la culture dans les tableaux de bord du capital sans lui faire perdre ce qui constitue sa singularité.
Un exercice délicat, mais essentiel.
La diaspora, un capital culturel stratégique
L’Afrique dispose sur ce terrain d’un avantage singulier : sa diaspora.
Présente en Europe, en Amérique du Nord, au Moyen-Orient et ailleurs, elle constitue un réseau économique, culturel et affectif considérable.
Elle consomme les œuvres, les marques et les contenus africains.
Elle les diffuse.
Elle peut aussi les financer.
Cette dimension est encore insuffisamment intégrée aux stratégies d’investissement. Pourtant, la diaspora peut jouer le rôle de pont entre les marchés africains et les capitaux internationaux.
Elle constitue à la fois un public, un réseau et potentiellement une communauté d’investisseurs.
Le luxe pourrait ouvrir la voie
Le secteur du luxe offre peut-être l’un des exemples les plus intéressants.
Pendant longtemps, le luxe international a puisé dans les cultures, les savoir-faire et les matières premières africaines sans que la création de valeur ne bénéficie toujours de manière proportionnelle aux acteurs locaux.
Une nouvelle génération de créateurs tente aujourd’hui de renverser cette logique.
Mode, joaillerie, design, artisanat, architecture, cosmétique ou hospitality : autant de secteurs dans lesquels l’identité africaine peut devenir une signature internationale.
Le luxe sait déjà transformer l’histoire, le savoir-faire et la rareté en valeur économique.
La culture africaine possède précisément ces attributs.
L’enjeu est donc moins de créer artificiellement une valeur que d’organiser, protéger et valoriser une valeur qui existe déjà.
Pourquoi les grands forums doivent élargir leur regard
AFSIC reflète les priorités traditionnelles du capital privé.
Mais les économies africaines évoluent plus vite que les catégories qui servent à les décrire.
La frontière entre culture, technologie et économie devient chaque jour plus poreuse.
Une plateforme musicale est une entreprise technologique.
Une maison de mode est une marque internationale.
Un studio de cinéma possède des actifs de propriété intellectuelle.
Un festival peut devenir une destination touristique.
Un musée peut contribuer à l’attractivité d’un territoire.
Une marque culturelle peut devenir un instrument de soft power.
La culture n’est donc plus simplement une dimension symbolique du développement.
Elle participe à l’économie de l’image, de l’influence et de l’attractivité.
La prochaine classe d’actifs sera-t-elle culturelle ?
La question mérite désormais d’être posée.
Les investisseurs n’ont jamais été aussi attentifs aux actifs immatériels. Les marques, les données, les brevets, les communautés et les propriétés intellectuelles représentent une part croissante de la valeur des entreprises.
Dans ce nouvel environnement, la culture africaine pourrait trouver une place nouvelle.
À condition de franchir une étape décisive : passer du récit à la donnée, de l’intuition à la structuration, de la visibilité à l’investissement.
Le potentiel est là.
Les talents aussi.
Les marchés existent.
Reste à construire les instruments capables de relier ces trois réalités.
La culture ne demande plus une place à la table
Le véritable sujet n’est peut-être finalement pas de savoir pourquoi la culture est absente des forums d’investissement africains.
Il est de comprendre comment elle pourra un jour y entrer avec ses propres indicateurs, ses propres modèles et sa propre vision de la valeur.
Car le continent africain ne manque ni de créativité, ni de talents, ni de récits capables de rayonner à l’échelle internationale.
Ce qui manque encore, c’est une architecture financière suffisamment sophistiquée pour transformer cette richesse culturelle en capital durable.
Et peut-être est-ce là que se trouve la prochaine frontière de l’investissement africain.
Après les infrastructures, la technologie et la finance, le prochain grand actif africain pourrait bien être celui que l’on a trop longtemps considéré comme intangible : son capital culturel.
Sources principales
- AFSIC – Investing in Africa 2026 : source officielle pour l’événement, ses dates, son positionnement, les investisseurs attendus et les secteurs représentés.
African Private Capital Activity Report 2025 – AVCA : source de référence pour les chiffres du capital privé africain. Elle confirme 530 opérations et 5,1 milliards de dollars investis en 2025, avec une hausse de 8 % du nombre d’opérations
Agence française de développement (AFD), 2026 : analyse spécifiquement consacrée aux perspectives d’investissement dans les industries culturelles et créatives africaines. Elle confirme que l’accès au financement est devenu un enjeu central pour le secteur.
IFC / Banque mondiale, 2026 : données particulièrement intéressantes pour renforcer l’angle économique. L’IFC estime que les industries créatives pourraient représenter 200 milliards de dollars de valeur économique et 20 millions d’emplois en Afrique d’ici 2030. L’institution souligne également que les marchés émergents reçoivent moins de 1 % du financement mondial destiné à l’économie créative.
Brookings, 2026 : analyse de la montée de l’économie créative africaine et des opportunités pour les investisseurs, notamment dans la musique, le cinéma, la mode et le gaming.
IFC, analyse des industries créatives africaines : rappelle les difficultés structurelles du secteur — fragmentation des marchés, financement limité, propriété intellectuelle, distribution et infrastructures — tout en documentant l’émergence d’investissements privés.
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