Guyane, carrefour d’excellence numérique
Entre forêt amazonienne, excellence spatiale et grands projets d’infrastructures, la Guyane ambitionne de devenir l’un des nouveaux hubs numériques de l’Atlantique. À l’occasion de la CTU ICT Week 2026, première édition organisée sur un territoire français, deux voix incarnent cette ambition : celle de Marie Lucienne Rattier, bâtisseuse de réseaux et élue au numérique de la Collectivité territoriale de Guyane, et celle de Rodney Taylor, secrétaire général de l’Union des Télécommunications des Caraïbes. Deux regards sur un territoire qui entend désormais transformer sa position géographique en avantage stratégique.
Il est des territoires que l’on visite. Et il en est d’autres que l’on découvre. La Guyane appartient résolument à la seconde catégorie. On y vient pour l’émotion rare d’un lancement d’Ariane depuis Kourou, pour le silence d’un carbet posé au bord du fleuve, pour la puissance de la forêt amazonienne ou la mémoire troublante du bagne. On en repart avec la sensation d’avoir approché un territoire encore préservé, presque confidentiel.
Mais derrière cette image de nature et d’aventure se dessine une autre Guyane. Une Guyane connectée, ambitieuse, tournée vers l’Atlantique et la Caraïbe, qui entend faire de ses infrastructures numériques un nouvel instrument de souveraineté et d’attractivité. C’est cette ambition qui s’est exprimée à Cayenne à l’occasion de la CTU ICT Week 2026, rendez-vous consacré aux télécommunications, aux infrastructures numériques et à l’avenir technologique de la Caraïbe.
Au cœur de cette semaine, deux personnalités ont porté des visions complémentaires.
Marie Lucienne Rattier, présidente-directrice générale de la SPLANG et élue de la Collectivité territoriale de Guyane en charge du développement numérique et de l’innovation, défend une ambition claire : faire de la Guyane un carrefour mondial d’excellence.
À ses côtés, Rodney Taylor, secrétaire général de l’Union des Télécommunications des Caraïbes, livre le regard d’un partenaire régional convaincu par la position stratégique du territoire.
Deux voix, un même horizon : celui d’une Guyane qui ne souhaite plus seulement être reliée au monde, mais devenir l’un des points de passage de ses données, de ses capitaux et de ses innovations.
Marie Lucienne Rattier
« Hisser la Guyane au rang des carrefours mondiaux d’excellence »
Présidente-directrice générale de la SPLANG, élue de la Collectivité territoriale de Guyane en charge du développement numérique et de l’innovation.
Votre parcours est celui d’une femme du monde. D’où venez-vous ?
Du monde de l’entreprise. Je suis malgache, formée au management, et j’ai commencé ma carrière à Mayotte avant de poursuivre mes études en métropole, puis au Canada. C’est à Mayotte que j’ai rencontré mon mari. Lorsqu’il a été recruté en Guyane, je l’ai suivi. C’était en 1995, et je ne suis jamais vraiment repartie.
La Guyane n’est pas ma terre natale, mais elle est devenue mon pays de cœur.
Avant le numérique, il y a eu le luxe…
Oui, je viens des cosmétiques.
J’ai travaillé avec LVMH, entre Miami, Paris et Cayenne. Puis, en 2006, j’ai croisé la route de Jean-Michel Gézip, qui fut mon PDG, mon ami et mon mentor. Il m’a confié le lancement de son réseau de télécommunications à Mayotte, en partant de zéro.
Je ne connaissais rien au métier, mais je savais diriger et obtenir des résultats.
Comment êtes-vous entrée en politique ?
De retour en Guyane, j’ai rencontré Gabriel Serville, alors député, qui m’a confié sa communication. Je l’ai encouragé à briguer la Collectivité territoriale, car il était, selon moi, l’homme qu’il fallait à la Guyane. Il m’a écoutée et m’a proposé de figurer sur sa liste. C’est ainsi que je suis devenue élue au numérique, à l’innovation et au digital.
La SPLANG est le bras armé de la Collectivité pour l’aménagement numérique. Quelle est votre ambition ?
En 2021, en pleine crise sanitaire, la Guyane affichait le taux de couverture le plus faible des outre-mer : 40 % seulement.
Nous avons compris que la connexion au monde était la clé de notre développement économique. Notre projet phare est un câble sous-marin à la fois résilient et souverain, reliant Cayenne à Sines, au Portugal, via Fortaleza, sans transiter par les États-Unis. Porté directement par la SPLANG, il nous permettra de vendre la capacité moins cher aux opérateurs.
Et ce sont les habitants qui, au bout du compte, paieront moins cher.
Quels sont vos autres chantiers ?
Ils sont nombreux.
Je préside aussi Guyane Développement Innovation, qui accompagne les porteurs de projets innovants. En 2025, j’ai présidé une association caribéenne dédiée à la cybersécurité, dont il fallait assurer la pérennité et lancer un centre de réponse aux incidents.
Je suis particulièrement fière d’un projet de santé : un appareil portable de dépistage du cancer du sein assisté par intelligence artificielle, porté par le docteur Alexandre Saint-Vincent Villeneuve, un Guyanais. Il permet aux femmes des communes isolées de bénéficier d’un examen sans se déplacer.
Le CHU a choisi d’en acquérir neuf, une association en achète sept ou huit, et nous mettons à profit Octobre rose pour multiplier les dépistages. Avant la fin de mon mandat, je veux voir naître deux réalisations : un data center, dont l’étude de faisabilité est en cours, et un campus cyber pour les start-up et la formation des TPE. Aussi, j’ai beaucoup de projets mais c’est le temps qui me manque.
On associe la Guyane à la nature et à l’aventure. Le numérique peut-il servir un tourisme d’exception ?
Absolument. Le numérique est au cœur du développement économique et touristique.
Regardez Madagascar : une destination paradisiaque qui a fait du numérique et de l’IA un levier d’attractivité, et où de grandes maisons sont aujourd’hui présentes. Nos paysages n’ont rien à envier au Vietnam. Nos carbets offrent des moments hors du temps.
Notre jeunesse s’emploie à faire rayonner la Guyane, mais elle reste encore méconnue.
Le luxe, aujourd’hui, c’est l’authenticité, le temps, l’expérience. Quels sont vos atouts ?
Ils sont considérables.
Notre faiblesse, c’est que nous ne savons pas les raconter. Assister à un lancement de fusée à Kourou est déjà un luxe : ce privilège n’est pas donné à tout le monde. Nous avons une biodiversité exceptionnelle, une forêt qui couvre presque tout le territoire, de Cayenne à Saint-Laurent-du-Maroni. Et puis, nous avons l’histoire du bagne, la pêche, le fleuve.
Le numérique doit nous aider à dire tout cela avec des mots simples, qui donnent envie.
La connectivité est devenue un critère pour les voyageurs exigeants comme pour les investisseurs. La Guyane peut-elle en faire un argument ?
C’est tout le sens de notre stratégie. Nous n’avons pas de pétrole, quand notre voisin le Guyana s’apprête à décupler sa richesse. Aussi, je veux que la Guyane devienne un hub numérique.
Cela passe par nos câbles souverains et par des data centers d’au moins 2 000 m², intégrant une intelligence artificielle frugale, capables d’attirer de grands investisseurs, Meta par exemple. Nous avons déjà l’excellence spatiale avec Ariane 6 ; nous voulons y ajouter l’excellence numérique.
Le 7 mai, la Guyane a signé son adhésion à l’Union des Télécommunications des Caraïbes, seul département français à l’avoir fait. Lors de notre demande, en octobre dernier en Jamaïque, Rodney Taylor et les ministres ont décidé que la CTU ICT Week se tiendrait chez nous.
Alors, nous y avons associé l’État, l’Union européenne et la Caraïbe.
Quel bilan tirez-vous de cette semaine ?
Si je devais noter, je dirais 15 sur 10.
Nous n’étions pas nombreux à l’organiser, mais nous y avons mis tout notre cœur, à la hauteur de l’exigence d’excellence voulue par le président Serville. L’État a joué un rôle déterminant, l’Union européenne était présente, et un salon du CNES s’est tenu en parallèle pendant quatre jours.
Nous avons accueilli 200 participants, dont 170 venus du monde entier : Afrique, Caraïbes, Allemagne, États-Unis, plateau des Guyanes, Hexagone, Trinité. Au-delà des échanges de cartes, des projets sont déjà engagés : l’extension du corridor de câbles sous-marins avec EllaLink, et une collaboration avec des start-up caribéennes autour des bio-ressources et de la bioéconomie.
Nous ne nous contentons pas d’annoncer ; nous réalisons.
Comment faire rayonner le savoir-faire guyanais à l’international ?
Ce n’est pas mon domaine direct, mais je travaille en étroite collaboration avec mon collègue Jean-Luc Levest, qui accompagne nos artisans et petites entreprises, notamment à la Foire de Paris. De mon côté, la priorité est de connecter les communes isolées de l’intérieur. Etant donné que l’internet par satellite y est déjà déployé.
Quel message adressez-vous aux investisseurs qui ont découvert la Guyane ?
Vingt-quatre heures après la clôture, l’essentiel des publications sur LinkedIn ne parlait que de cet événement. Jamais un département d’outre-mer n’avait réuni des tables rondes d’un tel niveau, avec ministres, investisseurs, dirigeants et start-up.
La Guyane sait faire dialoguer tout le monde, naturellement. Et l’élan se poursuit : il y a deux jours encore, à Lisbonne, la CTU réaffirmait sa volonté de construire ces câbles avec nous. Dans un contexte de tensions entre les États-Unis, la Chine et l’Europe, offrir à nos voisins le choix de la route de leurs données est un atout exceptionnel.
Et la Guyane de 2035 ?
Je n’ai qu’une devise, et j’y tiens d’autant plus que celui qui l’a portée n’est plus là : hisser la Guyane au rang des carrefours mondiaux d’excellence. Dans tous les sens du terme. Je veux qu’en 2028, la Guyane soit un département exemplaire en matière de transformation digitale, d’inclusion numérique et d’infrastructures. Alors, rendez-vous en 2028. Et aussi en 2035, avec grand plaisir !
Hisser la Guyane au rang des carrefours mondiaux d’excellence
Marie Lucienne Rattier
Rodney Taylor
« La Guyane est profondément stratégique »
Secrétaire général de l’Union des Télécommunications des Caraïbes (CTU).
Qu’est-ce que la CTU, et quelle mission portez-vous ?
La CTU est une institution spécialisée de la CARICOM, la Communauté caribéenne. Créée en 1989 par les chefs de gouvernement, basée à Trinité-et-Tobago, elle représente aujourd’hui 21 pays, dont la Guyane. Nous coordonnons les politiques, les stratégies et les infrastructures numériques de la région, avec un objectif : mettre la technologie au service du développement économique et social de nos peuples.
Chaque année, les décideurs se réunissent pour définir des approches communes.
Cette année, pour la première fois, nous nous sommes retrouvés à Cayenne. Il a été question de câbles sous-marins plus résilients, de communications par satellite, de data centers, mais aussi de régulation et de la place des jeunes et des femmes dans le secteur.
Quel souvenir gardez-vous de cette première édition en terre française ?
Un souvenir remarquable. Tous les participants ont salué l’accueil et l’hospitalité guyanais.
Pour la première fois, nous avons connu un tel niveau d’engagement avec la République française et l’Union européenne, dont plusieurs ambassadeurs étaient présents. Depuis l’adhésion de la Guyane, Saint-Barthélemy, la Guadeloupe et la Martinique manifestent à leur tour leur intérêt.
Nous partageons le même espace, les mêmes défis ; travailler ensemble renforce la résilience de nos communications.
Ces projets créent-ils de la valeur concrète pour les populations ?
Les télécommunications génèrent leurs propres emplois, chez les opérateurs mobiles comme dans les réseaux terrestres et sous-marins.
Mais surtout, elles soutiennent tous les autres secteurs : la banque, largement en ligne, les petites entreprises, l’industrie. Les investissements se chiffrent en centaines de millions de dollars. Sans connectivité internationale, il serait très difficile de faire des affaires. Puisque, c’est le socle de toute l’économie.
Quelle place la Guyane occupe-t-elle à vos yeux ?
Une place hautement stratégique, pour la Caraïbe comme pour la France et l’Europe. C’est ici qu’est installé le Centre spatial européen.
Les satellites lancés depuis la Guyane servent le monde entier : météorologie, navigation, communications, secours. Nous partageons aussi un héritage commun ; le Guyana voisin est déjà membre de notre famille. Il était naturel d’accueillir la Guyane française, d’autant que le nouveau système de câble la reliera au reste de la Caraïbe.
Avec Madame Rattier, nous avons une dirigeante très compétente et une ardente promotrice du numérique.
Comment voyez-vous l’avenir, à l’horizon 2035 ?
2035, c’est loin. Peut-être les robots gouverneront-ils le monde !
L’intelligence artificielle est l’un des grands enjeux du moment, et nous plaidons pour la coopération et une régulation efficace. Ce que nous voulons, c’est une véritable souveraineté caribéenne sur les infrastructures critiques : data centers, câbles sous-marins, satellites. Que le cloud ne soit pas hébergé uniquement en Europe ou en Amérique du Nord. Nous voulons aussi les compétences.
Nos jeunes ne doivent pas seulement utiliser la technologie, mais la concevoir, et devenir des références mondiales. Dans dix ans, je veux que la région ait quitté le bas de l’échelle du développement, réduit la pauvreté, et offert une chance à chacun grâce au numérique.
Page d’accueil – CARICOM
Épilogue
Le luxe d’un territoire connecté sans renoncer à son identité
De ces deux rencontres se dégage une même conviction : le véritable luxe, demain, sera peut-être d’être relié au monde sans rien céder de ce que l’on est.
La Guyane l’a compris. Elle tisse ses câbles sous l’Atlantique comme d’autres brodent une signature, avec patience et exigence. Ici, la forêt primaire côtoie les data centers de demain, et le fracas d’Ariane répond au murmure du fleuve.
C’est peut-être là que réside la singularité guyanaise : offrir simultanément l’authenticité d’une terre préservée et la promesse d’une modernité souveraine.
Une équation rare, à l’heure où les territoires cherchent partout à concilier attractivité, technologie, souveraineté et préservation de leur identité.
Marie Lucienne Rattier a donné rendez-vous en 2028.
Alor, nous y serons !
Et l’on peut déjà imaginer qu’à l’horizon 2035, la Guyane ne sera plus seulement un secret bien gardé. Elle pourrait devenir une adresse que l’on se transmet entre initiés — un territoire où l’excellence spatiale rencontre l’excellence numérique, au cœur d’un nouvel Atlantique.