Pendant des siècles, la médecine a construit ses savoirs à partir d’un corps présenté comme universel : celui de l’homme. Dans Patientes. Histoire(s) de la médecine, du corps et de la santé des femmes, l’historienne Muriel Salle, avec les illustrations de Diglee, revisite cette histoire et interroge les traces de cet héritage dans la médecine contemporaine, de la recherche clinique à l’intelligence artificielle.
Il existe des angles morts qui traversent les siècles.
Celui de la santé des femmes en est un. Pendant longtemps, la médecine occidentale a observé, étudié et théorisé le corps masculin comme référence, reléguant le corps féminin à une forme d’exception. Une construction historique dont les conséquences se retrouvent encore aujourd’hui dans la recherche, le diagnostic et la prise en charge des patientes.
Dans Patientes. Histoire(s) de la médecine, du corps et de la santé des femmes, publiée aux éditions La Ville brûle et illustrée par Diglee, l’historienne Muriel Salle, spécialiste de l’histoire de la médecine, explore cette longue généalogie du regard médical.
Son propos dépasse la seule histoire des femmes : il interroge la manière dont les savoirs se construisent, les normes qu’ils produisent et la façon dont celles-ci peuvent influencer, parfois silencieusement, les pratiques médicales contemporaines.
Quand le masculin devient la norme
Pendant des siècles, les connaissances médicales ont été majoritairement produites par des hommes et à partir d’une expérience masculine du corps.
Cette histoire a produit un double mouvement.
D’un côté, certaines problématiques spécifiquement féminines ont été longtemps marginalisées. De l’autre, la médecine s’est concentrée de manière disproportionnée sur ce qui semblait distinguer les femmes : la reproduction, la sexualité, la grossesse ou la maternité.
Comme si le corps féminin se définissait avant tout par son appareil reproducteur.
Or la santé des femmes ne saurait se résumer à cette dimension.
Les maladies cardiovasculaires, notamment, constituent un enjeu majeur de santé féminine. La formule de Muriel Salle est aussi simple que frappante : « Les femmes ont aussi un cœur. »
Une évidence qui rappelle combien la norme médicale peut devenir invisible lorsqu’elle est considérée comme universelle.
La féminisation de la médecine ne suffit pas
Les amphithéâtres des facultés de médecine ont profondément changé. Les femmes y sont aujourd’hui nombreuses, voire majoritaires dans certaines formations.
Mais cette transformation sociologique ne suffit pas nécessairement à modifier les cadres de pensée.
Pour Muriel Salle, le véritable enjeu réside dans la manière dont les connaissances médicales sont produites, enseignées et transmises.
Une femme médecin n’échappe pas automatiquement aux représentations héritées de plusieurs siècles de médecine androcentrée. La formation professionnelle, les habitudes institutionnelles et la culture médicale peuvent reproduire des schémas qui dépassent les individus.
La question n’est donc pas uniquement qui soigne, mais aussi avec quels savoirs, quelles normes et quelles catégories on soigne.
Le féminin, éternelle « exception » médicale
Le mécanisme est subtil.
Le corps masculin est souvent présenté comme le corps de référence. Puis vient la question : qu’en est-il chez les femmes ?
Le féminin devient alors une variation du modèle, une exception qu’il faudrait préciser.
Cette logique peut avoir des conséquences concrètes.
L’infarctus en offre un exemple révélateur. On insiste régulièrement sur le fait que ses manifestations peuvent différer chez les femmes. Mais à force de présenter leurs symptômes comme « atypiques », on risque paradoxalement d’éloigner le diagnostic de ce qui demeure un signal d’alerte majeur : la douleur thoracique.
L’enjeu n’est donc pas de créer deux médecines séparées, mais de construire une médecine capable de reconnaître la diversité des corps sans transformer la différence en anomalie.
Endométriose, ménopause, règles : sortir d’une vision fragmentée
Les dernières années ont vu émerger une attention nouvelle autour de l’endométriose, des menstruations, de la ménopause ou encore des douleurs gynécologiques.
Cette évolution est importante.
Mais elle peut aussi produire un nouveau paradoxe : parler davantage de « santé des femmes » tout en continuant à la réduire à certaines étapes ou fonctions biologiques.
L’histoire médicale montre pourtant que le corps féminin a longtemps été interprété à travers ses spécificités reproductives.
Pour Muriel Salle, il s’agit donc de penser la santé des femmes dans sa globalité : cardiologie, neurologie, santé mentale, pharmacologie, maladies rares, vieillissement ou encore douleur.
Autrement dit, ne plus considérer la femme comme un chapitre particulier de la médecine, mais comme une patiente à part entière
Le congé menstruel, entre progrès et nouveaux paradoxes
Le débat autour du congé menstruel illustre cette complexité.
Des étudiants de Muriel Salle ont notamment étudié le dispositif instauré par la Métropole de Lyon, qui compte environ 9 000 agents, dont près de la moitié sont des femmes.
Le faible recours au dispositif invite à dépasser les apparences.
Pour certaines salariées, le télétravail constitue une solution plus souple. Pour d’autres, demander un congé peut être perçu comme une difficulté supplémentaire pour le fonctionnement du service. Et derrière la mesure destinée à améliorer le quotidien peut apparaître une autre inquiétude : celle d’une stigmatisation professionnelle.
Le sujet révèle ainsi une tension plus profonde : comment mieux prendre en compte les réalités biologiques sans transformer ces différences en handicaps professionnels ?
La question dépasse largement celle des menstruations.
Elle touche à la manière dont le monde du travail considère le corps, la santé et la performance.
Les essais cliniques : le long retard du corps féminin
Pendant longtemps, les femmes ont été insuffisamment représentées dans les essais cliniques.
La prudence historique avait notamment été renforcée après plusieurs scandales sanitaires, dont celui de la thalidomide. Mais cette exclusion a eu une conséquence paradoxale : en protégeant certains corps féminins de la recherche clinique, on a aussi produit un manque de connaissances sur leur fonctionnement.
Depuis, les règles ont évolué.
Le règlement européen relatif aux essais cliniques, entré en application en 2022, renforce notamment l’exigence de représentativité des participants en fonction des caractéristiques de la population à laquelle le médicament est destiné.
Mais la question ne s’arrête pas à la parité.
La proportion pertinente de femmes peut varier selon les maladies étudiées. De même, les différences pharmacologiques ne se résument pas à une simple question hormonale.
Masse grasse, masse maigre, métabolisme, distribution et élimination des médicaments peuvent également différer.
Une femme n’est pas simplement un homme auquel on aurait appliqué une correction de dosage.
C’est précisément cette sophistication du corps humain que la médecine doit désormais intégrer.
Quand l’intelligence artificielle reproduit les angles morts du passé
La révolution de l’intelligence artificielle pourrait-elle corriger ces biais ?
Pas nécessairement.
Une intelligence artificielle apprend à partir des données qu’on lui fournit. Si certaines populations sont sous-représentées dans ces données, leurs caractéristiques risquent mécaniquement d’être moins bien prises en compte.
La formule est presque implacable :
si les femmes sont absentes des données, l’intelligence artificielle risque de moins bien voir les femmes.
Cette question prend une dimension particulière dans le domaine des maladies rares.
Muriel Salle travaille notamment sur ces pathologies qui concernent chacune un nombre limité de patients et pour lesquelles l’errance diagnostique peut être particulièrement longue.
Le projet de recherche QuickRare cherche ainsi à identifier, dans les dossiers de médecine générale, des parcours de soins anormalement complexes afin d’alerter les professionnels et de faciliter l’orientation vers un centre spécialisé.
L’objectif n’est pas de remplacer le médecin par une machine.
Il est, au contraire, de donner au médecin un nouvel outil pour repérer ce qui pourrait autrement rester invisible.
Le sexe ne suffit pas : penser la patiente dans toute sa complexité
La médecine contemporaine ne peut cependant pas se contenter d’opposer hommes et femmes.
Le genre, mais aussi l’âge, la situation sociale, les conditions de vie ou encore l’origine peuvent influencer les parcours de santé.
Les inégalités médicales sont également des inégalités sociales.
Cette approche oblige à abandonner une vision simplifiée du patient pour considérer la personne dans toute sa complexité.
Une femme n’est pas seulement une femme. Elle est aussi une personne située dans un environnement social, professionnel, familial et économique particulier.
C’est cette accumulation de facteurs que la médecine personnalisée devra progressivement apprendre à intégrer.
Le temps, ce luxe devenu médical
Il existe pourtant un obstacle très concret : le temps.
Une consultation courte laisse peu d’espace à l’écoute, à l’incertitude et à l’exploration d’une situation complexe.
Or certaines patientes ont précisément besoin que l’on prenne le temps de comprendre ce qui ne rentre pas immédiatement dans une case.
La formation médicale valorise souvent la capacité à poser un diagnostic et à proposer une réponse. Elle laisse moins de place à une phrase pourtant essentielle :
« Je ne sais pas encore. Continuons à chercher. »
Reconnaître l’incertitude ne devrait pas être un aveu de faiblesse, mais une composante de la rigueur médicale.
Dans certaines situations, savoir ne pas conclure trop vite peut être la première étape vers un meilleur diagnostic.
Vers une médecine plus collective
Des modèles existent déjà.
Les réunions de concertation pluridisciplinaire, notamment développées en cancérologie, permettent de croiser les expertises et de confronter les regards.
Les maisons de santé pluriprofessionnelles offrent également une approche plus collective de la prise en charge, réunissant médecins, infirmiers, kinésithérapeutes, orthophonistes et autres professionnels.
Cette évolution dessine une médecine moins verticale et davantage fondée sur la coopération.
Une médecine où le patient n’est plus uniquement l’objet d’un diagnostic, mais devient partie prenante d’une conversation.
Les chiffres d’un angle mort persistant
Plusieurs données régulièrement citées dans le débat sur les inégalités de santé illustrent l’ampleur du sujet :
- les femmes restent sous-représentées dans de nombreux travaux de recherche clinique ;
- les résultats différenciés selon le sexe ne sont pas systématiquement publiés ;
- de nombreuses femmes déclarent avoir vu leurs symptômes minimisés ou interprétés à travers des biais de genre ;
- les douleurs féminines peuvent encore être davantage associées à des causes psychologiques avant qu’une cause organique ne soit recherchée.
Cette dernière dimension renvoie au « pain gap », ou écart de prise en charge de la douleur.
À douleur comparable, les femmes peuvent attendre plus longtemps avant d’être diagnostiquées ou soulagées.
Derrière ces chiffres se trouvent des expériences individuelles : des années d’errance, des consultations répétées, des douleurs banalisées et parfois la sensation persistante de ne pas être crue.
Après la ménopause, un nouveau regard sur les ovaires
La recherche contemporaine commence également à remettre en question certaines certitudes.
Une étude dirigée par la chercheuse Francesca Duncan et publiée en 2026 dans Molecular Human Reproduction s’intéresse notamment à l’activité ovarienne après la ménopause.
Les résultats suggèrent que l’ovaire ne devient pas simplement un organe « inactif » après la fin de la fonction reproductive. Son activité biologique évolue, notamment autour de mécanismes liés à l’immunité et à l’inflammation.
Ces recherches pourraient contribuer à mieux comprendre certaines interactions entre vieillissement, système immunitaire et maladies.
Elles rappellent surtout une chose : ce que la médecine croit connaître définitivement du corps féminin continue d’évoluer.
« En quoi puis-je vous aider ? »
Pour Muriel Salle, la médecine de demain pourrait commencer par une question beaucoup plus simple que toutes les catégories savantes :
« En quoi puis-je vous aider ? »
Une question qui suppose d’écouter avant d’interpréter, de comprendre avant de classer et d’accepter parfois de ne pas savoir.
Elle implique aussi de faire évoluer la relation entre le médecin et le patient : moins verticale, plus collaborative, plus attentive aux singularités.
Car l’enjeu de la santé des femmes ne consiste finalement pas à inventer une médecine séparée.
Il s’agit de construire une médecine plus précise parce qu’elle est plus attentive à la diversité des corps, plus juste parce qu’elle reconnaît ses propres angles morts, et plus humaine parce qu’elle accepte enfin d’écouter ce qu’elle ne savait pas encore entendre.
Une médecine qui ne demande plus seulement « où avez-vous mal ? », mais qui commence par écouter la personne qui souffre.
Et peut-être est-ce là, au fond, la véritable modernité médicale : ne plus considérer le corps féminin comme une exception, mais comme l’une des multiples réalités humaines que la médecine a pour mission de comprendre.
Sources :