Il existe à la Bibliothèque nationale de France un petit volume relié de rouge, qui renferme l’un des plus beaux rituels amoureux de la littérature. Chaque année, pendant un demi-siècle, Victor Hugo y a écrit un mot pour Juliette Drouet, en souvenir de leur première nuit. Bienvenue dans l’histoire du Livre de l’anniversaire.
Une rencontre au théâtre
Tout commence en 1833, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, à Paris. Victor Hugo, 30 ans, y fait lire sa nouvelle pièce, Lucrèce Borgia. Parmi les comédiennes figure une jeune femme de 26 ans, chargée du rôle de la princesse Negroni : Juliette Drouet.
Née Julienne Joséphine Gauvain en 1806 à Fougères, en Bretagne, elle a pris le nom de l’oncle qui l’a élevée. Hugo est marié, père de famille, et déjà célèbre. Il tombe pourtant sous le charme.
La nuit du 16 février
Le coup de foudre se concrétise la nuit du Mardi gras, du 16 au 17 février 1833. Cette nuit devient la date fondatrice de leur histoire. Hugo s’en souviendra trente ans plus tard en la transposant dans Les Misérables : c’est la nuit de noces de Marius et Cosette.
Le rituel de l’anniversaire
À partir de 1834 et jusqu’à la mort de Juliette, le couple célèbre chaque année l’anniversaire de cette première nuit. Pour garder la trace de ces moments, Juliette conserve un petit livre relié de rouge, le Livre de l’anniversaire. Chaque 16 février, Victor y écrit quelques lignes pour elle. Au fil des années, le carnet devient le témoin d’une fidélité hors du commun.
Une lettre de 1864
Le 16 février 1864, cela fait trente et un ans que leur histoire a commencé. Juliette écrit alors à Victor qu’elle remercie Dieu d’avoir permis à une femme comme elle d’aimer pour l’éternité « le plus grand et le meilleur de tous les hommes ».
Dans cette lettre, elle lui réclame encore un mot pour le livre rouge. Et s’il est trop fatigué pour écrire, elle lui propose simplement d’embrasser la page blanche. Nous ne saurons jamais s’il l’a fait. Mais la demande, elle, est restée.
22 000 lettres d’amour
Juliette n’écrit pas seulement le jour de l’anniversaire. Elle écrit tous les jours, souvent plusieurs fois par jour. En cinquante ans, elle adresse à Victor Hugo environ 22 000 lettres, un véritable journal épistolaire tenu de 1833 à 1883. Près de 17 000 sont conservées à la BnF.
Plus qu’une amante
Juliette renonce à sa carrière de comédienne pour Hugo. Elle devient sa secrétaire, sa copiste, sa première lectrice et sa compagne de voyage. Pour l’universitaire Florence Naugrette, sa biographe, elle fut une collaboratrice de première importance, qui lui fournissait notamment de la documentation.
En décembre 1851, lors du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, elle aide Hugo à échapper à l’arrestation et à fuir vers Bruxelles. Elle le suit ensuite dans son long exil aux îles Anglo-Normandes, à Jersey puis à Guernesey.
Un amour à l’épreuve
Cet amour n’a rien d’un conte de fées. Hugo multiplie les infidélités. La plus douloureuse éclate quand sa maîtresse Léonie Biard envoie à Juliette toutes les lettres d’amour qu’elle a reçues de lui. Juliette souffre, mais reste. Le rituel du 16 février, lui, ne s’interrompt jamais.
La fin d’une histoire
Juliette Drouet meurt à Paris le 11 mai 1883, à 77 ans. La famille de Victor Hugo le dissuade d’assister à ses obsèques, par peur du qu’en-dira-t-on. Lui-même s’éteint deux ans plus tard.
Un trésor accessible à tous
Le Livre de l’anniversaire existe toujours et est conservé à la BnF. Ses textes ont été publiés par l’universitaire Jean Gaudon en 1985, puis dans les éditions de la correspondance du couple parues chez Fayard en 2001. Les lettres manuscrites de Juliette sont aussi consultables en ligne sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF.
Cinquante ans de 16 février, des milliers de lettres et un petit livre rouge : peu d’histoires d’amour ont laissé une trace aussi bouleversante.
Et vous, pensez-vous qu’un tel amour existe encore aujourd’hui ?
Sources :